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1.6.12

J'ai Marseille au cœur


     "Je suis né à Marseille. De père italien et de mère espagnole. D'un de ces croisements dont la ville a le secret. Naître à Marseille n'est jamais un hasard. Marseille est, a toujours été, le port des exils, des exils méditerranéens, des exils de nos anciennes routes coloniales aussi. Ici, celui qui débarque un jour sur le port, il est forcément chez lui. D'où que l'on vienne, on est chez soi à Marseille. Dans les rues, on croise des visages familiers, des odeurs familières. Marseille est familière. Dès le premier regard.
     C'est pour ça que j'aime cette ville, ma ville. Elle est belle pour cette familiarité qui est comme du pain à partager entre tous. Elle n'est belle que par humanité. Le reste n'est que chauvinisme. De belles villes, avec de beaux monuments, il y en a plein l'Europe. De belles rades, de belles baies, des ports magnifiques, il y en a plein le monde. Je ne suis pas chauvin. Je suis marseillais. C'est-à-dire d'ici, passionnément, et de tous les ailleurs en même temps. Marseille, c'est ma culture du monde. Ma première éducation du monde.
     C'est par ces routes de navigation anciennes, vers l'Orient, l'Afrique, puis vers les Amériques, ces routes réelles pour quelques-uns d'entre nous, rêvées pour la plupart des autres, que Marseille vit, où que l'on aille. Paris est une attraction. Marseille est un passeport. Quand je suis loin, et cela m'arrive souvent, je pense à Marseille sans nostalgie. Mais avec la même émotion que pour la femme aimée, délaissée le temps d'un voyage, et que l'on désire de plus en plus retrouver au fur et à mesure que passent les jours.
     Je crois à cela, à ce que j'ai appris dans les rues de Marseille, et qui me colle à la peau : l'accueil, la tolérance, le respect de l'autre, l'amitié sans concession et la fidélité, cette qualité essentielle de l'amour. (...)
     J'aime croire - car j'ai été élevé ainsi - que Marseille, ma ville, n'est pas une fin en soi. Mais seulement une porte ouverte. Sur le monde, sur les autres. Une porte qui resterait ouverte, toujours."


Marseille, Jean-Claude IZZO.

13.5.12

Courir comme la pluie le long des murs



(…)

Ouvrez moi toutes les portes !
Je finirais bien par passer !
Mon mot de passe ? Walt Whitman !
Mais je ne dirais aucun mot de passe...
Je passe sans explications...
Si besoin, j'enfoncerais les portes...
Oui – moi, frêle et civilisé, j'enfoncerais les portes,
Parce que en ce moment je ne suis ni frêle ni civilisé,
Je suis MOI, un univers pensant en chair et en os, voulant passer,
Et qui finira bien par passer parce que, lorsque je veux passer, je suis Dieu !

(…)

Ouvrez toutes les fenêtres !
Arrachez toutes les portes !
Tirez la maison entière par dessus moi !
Je veux vivre libre dans les airs,
Je veux avoir des gestes en dehors de mon corps,
Je veux courir comme la pluie le long des murs,
Je veux être écrasé comme des pierres sur les routes,
Je veux aller, comme une chose lourde, jusqu'au fond des mers,
Avec une volupté qui est déjà loin de moi !

Je ne veux pas de serrures aux portes !
Je ne veux pas de fermetures aux coffres !
Je veux m'intercaler, m'immiscer, être emporté,
Je veux qu'on me fasse follement appartenir à quelqu'un d'autre,
Qu'on me déverse hors des poubelles,
Qu'on me jette dans les mers,
Qu'on aille me chercher chez moi à des fins obscènes,
Uniquement pour ne pas être toujours là, assis et tranquille,
Uniquement pour ne pas être simplement en train d'écrire ces vers !

Je ne veux aucun intervalle dans ce monde !
Je veux la contiguïté pénétrée et matérielle des objets.
Je veux que les corps physiques soient les uns aux autres comme les âmes,
Non seulement dynamiquement, mais aussi statiquement.

He calls Walt :
Porte vers tout !
Pont vers tout !
Route vers tout !
Ton âme omnivore,
Ton âme oiseau, poisson, fauve, homme, femme,
Ton âme dédoublée quand il faut être deux,
Ton âme indivise quand les deux ne font qu'un,
Ton âme flèche, éclair, espace,
Amplexus, nexus, sexus, Texas, Caroline, New York,
Brooklyn Ferry l'après midi,
Brooklyn Ferry des départs et des retours,
Libertad ! Democracy ! Vingtième siècle au loin !
Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan !
PAN !



Fernando Pessoa, Salut à Walt Whitman

26.10.11

Murs blancs peuple muet #4






Vous réjouissez-vous à la pensée du jour prochain où l’on pourra traiter comme des êtres humains les flics qu’il n’aura pas été nécessaire d’abattre sur place ?

Dans ce cas, vous avez compris que :

a) Le flic est le chien de garde du système marchand. Où le mensonge de la marchandise ne suffit pas pour imposer l’ordre, il sort casqué de la cuisse de la classe ou de la caste bureaucratique dominantes.

b) Sans compter le mépris qu’il se porte, le flic est méprisé comme tueur salarié, comme valet de tous les régimes, comme esclave professionnel, comme marchandise de protection, comme clause répressive du contrat économico-social imposé par l’Etat aux citoyens.

c) Partout où il y a Etat, il y a flics. Partout où il y a flics - à commencer par le service d’ordre des manifestations contestataires - il y a l’Etat ou ses ébauches.

d) Toute hiérarchie est policière.

e) Abattre un flic est un passe-temps pour candidats au suicide. Il ne faut s’y résoudre que dans l’autodéfense, dans le mouvement général de liquidation de tout pouvoir hiérarchique.

f) Le bonheur n’est possible que là où l’Etat a cessé d’exister ; où aucune condition de hiérarchisation n’en prépare le retour.

De fait, vous en avez assez du contrôle et de la contrainte, du flic qui vous rappelle que vous n’êtes rien et que l’Etat est tout, du système qui crée les conditions du crime illégal et légalise le crime des magistrats qui le répriment. Vous luttez déjà pour une harmonisation des intérêts passionnels (par la disparition des intérêts économiques et spectaculaires) et pour l’organisation des rapports entre individus par l’abondance des rencontres et la libre diffusion des désirs.

Raoul Vaneigem, Extrait du texte publié par l’Union générale d’éditions, 10/18, en 1974 "De la grève sauvage à l'autogestion généralisée"

28.9.11

Démocratie

Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés ! —
au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route !

Arthur Rimbaud
(Illuminations, 1873-1875)

27.9.11

Le préjugé de l'ordre

13 mai 1915

Parmi les différents préjugés qui parsèment les thèses des néomonarchistes, il en est un particulièrement nocif, c'est le préjugé comtien de l'Ordre.
Il est bien évident que « l'ordre » n'est pas simplement pour ses défenseurs, l'ordre matériel et ostensible, celui que maintient la police. Ils entendent aussi par là l'ordre dans les esprits, la discipline profonde, qui assure le bon fonctionnement, physique aussi bien que psychique, de l'engrenage social. Ils comprennent, du reste, qu'il n'est pas d'ordre uniquement matériel, que c'est dans les esprits que commence l'ordre.
Mais cela étant, il faut encore observer que le concept d'ordre peut être pris dans les deux sens, selon qu'on juge qu'il existe essentiellement dans la constitution profonde des forces sociales ou dans la façon seule dont ces forces se manifestent.
Si l'on estime que l'ordre existe avec d'autant plus de perfection que plus parfaite est la conformité fondamentale dans les âmes, que plus profonde et réelle est la soumission à l'orientation générale de la société où l'on vit, on aboutit à cette conclusion rigoureuse : l'idéal social des défenseurs de l'ordre est une société absolument nivelée, d'où ne peuvent émerger ni homme de valeur ni aristocraties. Car ces hommes de valeur et ces aristocrates agiront, soit dans le sens de l'orientation générale de cette société, soit en sens contraire. S'ils agissent en sens contraire, ils sont, selon le concept d'ordre que nous avons examiné, fauteur d'anarchie et de dissolution. Et s'ils agissent dans le sens de l'orientation sociale, ils agissent soit en la créant, soit en la représentant. Si c'est en la créant, cela suppose que cette société est en majorité faite d'une masse inerte et morte, incapable d'ébaucher une orientation sociale – et dans ce cas, comment ont pu surgir ces hommes de valeur, et ces aristocraties, avec le pouvoir créateur qu'on leur suppose ? Comment, si la société où, par la même hypothèse, ils ne pourraient pas exister ? L'hypothèse n'est plausible que si cette « aristocratie » est constituée d'étrangers ; mais ce n'est sûrement pas un « ordre » imposé par des étrangers que les nationalistes veulent défendre. Si, par ailleurs, ces hommes de valeur et ces aristocraties ne créent pas, mais se contentent de représenter et de diriger une orientation sociale générale, nous nous trouvons devant cette absurdité : des individualités supérieures, donc fortes, qui ne pensent qu'à se soumettre et à s'effacer ; des dirigeants et des autorités ayant la mentalité typique de ceux qui sont commandés et dirigés. C'est à ce répugnant égalitarisme que nous mène le concept de l'ordre sous la première des deux formes possibles.
Mais peut-être n'est ce pas là « l'ordre » que prônent les néomonarchistes. C'est dans le second des deux sens indiqués qu'ils prennent le mot. L'ordre existera donc, non pas dans une uniformisation servile des orientations sociales, mais dans le souci qu'elles se manifestent dans l'ordre. Autrement dit, chaque parti politique doit inscrire à son programme, tacitement ou expressément, le souci de l'ordre.
Les monarchistes ont-ils bien mesuré les conséquences sociales terribles qui découleraient de cette orientation ?
Voyons où nous irions tomber. N'importe quel parti politique aurait, non seulement le souci des théories politiques qui le définissent comme tel, mais le souci de l'ordre. Il doit se soucier tout autant des unes que de l'autre. Car s'il est prêt à sacrifier l'ordre à la réalisation de ses théories politiques, il n'a pas vraiment le souci de l'ordre. Et s'il est prêt à sacrifier à l'ordre ses théories politiques, il n'est pas à proprement parler un parti politique ; si, en effet, il a de telles théories, c'est forcément qu'il les juge essentielles à sa patrie ou à l'humanité, et il ne va pas sacrifier sa patrie ou l'humanité à l'ordre qui, en tout état de cause, ne peut que passer après l'humanité et la patrie. Mais si un parti politique tient aussi vivement à certaines théories et au souci de l'ordre, il est fatalement amené, du fait qu'il a choisi ces théories et non d'autres, à croire que la véritable réalisation de l'ordre ne peut être obtenue que par la véritable réalisation de ces théories. Car il est impensable qu'un parti, qui a le souci de l'ordre, juge que ses principes partisans sont en désaccord avec celui-ci ; dans ce cas là, ou il n'existerait pas, ou ce serait un autre parti. Il s'ensuit que le souci de l'ordre donnera à un parti politique un violent désir de dominer et de s'imposer absolument, puisque sa domination, la domination des principes qu'il représente, est ressentie comme indispensable au maintien de l'ordre. D'où l'on conclut que le souci de l'ordre, dans un parti politique, porte au rouge l'ardeur de ses passions ; et que, par conséquent, dans un pays où tous les partis auraient le souci constant de l'ordre, on connaîtrait constamment le désordre et l'anarchie. C'est même la seule façon d'aboutir à l'anarchie sociale. C'est un état qui provient du souci excessif de l'ordre.
Ainsi le préjugé de l'ordre tombe en loques, le papier dont les néomonarchistes enveloppent leurs théories de contrebande étant déchiré de tous les côtés. Mais si cela peut guider le lecteur, cela ne saurait certes le satisfaire. Il voudra sûrement savoir quelle est, sur ce point, la véritable notion sociologique. Il est facile de la lui faire découvrir.
L'ordre est, dans les sociétés, ce qu'est la santé pour l'individu. Ce n'est pas une chose : c'est un état. Cela résulte du bon fonctionnement de l'organisme, mais ce n'est pas ce bon fonctionnement. L'homme normal ne pense à sa santé que quand il est malade. De même, la société normale ne pense à l'ordre que lorsqu'y survient le désordre. L'homme normal, quand il tombe malade, ne cherche pas seulement à se sentir de nouveau bien portant, mais à attaquer la maladie ; s'il parvient à l'éloigner, sa santé reviendra. Il ne lui servirait à rien de se sentir bien portant, si cette sensation ne provenait pas de l'éloignement définitif de la maladie mais seulement d'une rémission ou de quelque anesthésie. Il en va de même dans la société quand survient le désordre, la société saine cherche tout de suite non à maintenir un ordre, qui peut n'être que provisoire, ou apparent, mais à attaquer le mal qui a produit le désordre. Le souci exclusif de l'ordre est un morphinisme social.
Poursuivons jusqu'au bout cette très juste comparaison. Chez l'individu, le souci constant de sa santé est un symptôme de neurasthénie ou de maladies mentales encore plus graves. Parallèlement, dans la société, le souci de l'ordre est une maladie de l'esprit collectif. Si les arguments que j'ai développé plus hauts n'ont pas réussi à faire pénétrer cette conclusion dans l'âme du lecteur, il peut vérifier entièrement l'hypothèse en se reportant aux conditions sociales où il est né, de nos jours, le souci de l'ordre, et au genre de cerveau où a surgit sa définition.
Il est apparu dans une période troublée et anormale de la politique française, et alors que sévissait en plein la maladie romantisme. C'est une idée typiquement romantique.
Le créateur de cette philosophie, le malheureux du nom d'Auguste Comte, a souffert toute sa vie d'aliénation mentale. 


Le préjugé de l'ordre, 
Fernando Pessoa


27.10.10

Les Balayeurs

Il était près de minuit. La ville européenne, malgré ses immeubles modernes à huit étages (avec ascenseurs et eau courante), ses cafés largement éclairés, et ses prostituées lassant les trottoirs par leurs allées et venues, semblait la proie d’un ennui morne, inachevé, né du doute et de la médiocrité des plaisirs. On sentait que la ville voulait vivre, qu’elle avait tout pour cela, mais qu’une sorte de détresse intérieure, impitoyable, la tenait immobile, avec ses lumières forcées, ses femmes stupides et son aisance criminelle. Elle avait la parfaite apathie d’un monstre repu. Elle dévorait tout. Elle s’étendait avec une rage constante. De partout on la voyait venir. Elle poussait dans le désert; elle poussait dans les palmeraies et dans les îles de l’autre côté du fleuve. On ne pouvait plus l’arrêter. C’était une floraison d’immeubles de rapport et de villas somptueuses. Etrange corps de catin; elle s’étalait dans toutes les directions, toujours vénale, toujours intéressée. Et le paysage fuyait devant elle rapide et monotone. Elle le pourchassait sans répit. Maudit paysage qui s’en allait vomir sa tristesse aux confins des quartiers pauvres. Car là où la misère est trop dense, la ville arrêtait sa marche triomphante. Elle ne prenait que les beaux terrains. Tout ce qui fait la vie confortable et douce lui appartenait. L’air pur, l’eau potable, la lumière électrique, tout lui appartenait. Elle n’avait méprisé que quelques décombres. Et dans ces décombres s’étiolait la vie de tout un peuple.

La civilisation devenait spécialement terrible tout le long de la rue Fouad-Ier et de la rue Emad-El-Dine. En effet, ces deux rues principales jouissent de tout ce qu’une ville civilisée maintient et prodigue pour l’abrutissement des hommes. Il y avait là des spectacles insipides, des bars où l’alcool coûtait très cher, des cabarets aux danseuses faciles, des magasins de mode, des bijouteries et même des affiches lumineuses. Il ne manquait rien à la fête. On s’abrutissait à perte de vue.


Cependant, la ville regorgeait d’une multitude d’êtres qui n’avaient rien de commun avec ce désordre et ces lumières. Ils passaient près de toutes ces lumières comme des ombres peureuses. Ils regardaient toutes ces belles choses de la ville avec des yeux de bêtes qui ne comprennent pas. Ils transportaient avec eux leur quartier boueux et leur sale misère. Ils étaient visibles comme des plaies. On leur faisait la chasse, mais ils s’obstinaient à rester. Une raison suffisante et implacable les attirait dans cette enceinte magique: la faim. C’était une chose qu’ils comprenaient très bien. Ils étaient innombrables, autour des restaurants, de tous les endroits où l’on mange. Pour eux, manger était tout. Ils ne désiraient rien d’autre. Depuis des générations ils n’avaient pas eu d’autres désirs. C’étaient des corps ignobles et sans âme. La ville souffrait de les contenir; la civilisation souffrirait de les voir. Ils ressemblaient à des remords; des remords très anciens enracinés dans le sol. Mais, malgré tout, ils ne voulaient pas mourir. Mendier un morceau de pain à ceux qui leur avaient tout pris était encore pour eux une chance de vivre. Et on les appelait mendiants ou bien voleurs suivant leur insistance à vivre.


Pour le moment, cela se passait au haut de la rue Fouad-Ier, exactement près d’un magasin de chaussures pour dames. Une équipe de balayeurs de rues se reposaient en cet endroit, attendant l’arrivée des camarades qu’elle avait mission de relever. Ils étaient serrés les uns contre les autres non pas tant pour se réchauffer que pour se rendre le moins gênants possible et ne pas offusquer les honnêtes gens par leur présence. Ces balayeurs de rues étaient ce qu’il y a de plus misérable au monde. D’habitude ils étaient taciturnes et renfermés, mais ce soir on sentait qu’ils vivaient de façon inusitée et tragique. Une animation singulière les faisait remuer et parler avec autorité. Ils ressemblaient vraiment à des hommes ; mais on voyait que ce n’était qu’un commencement. Il y avait beaucoup d’espoir qu’ils devinssent tout à fait des hommes. Une volonté de révolte se manifestait en eux comme une puberté nouvelle. Et cette puberté les rendait pour la première fois soucieux d’une vie meilleure. Ils ne savaient pas jusqu’où cette volonté pouvait les mener. La route à parcourir était trop longue, et ils tremblaient au seuil d’une telle route, car à vivre longtemps sans bouger, ils avaient les jambes molles et les yeux aveugles de ténèbres.


[…] ils avaient des visages d’une humanité effrayante. A les voir ainsi groupés au milieu de cette rue propre et civilisée, on était tenté de crier au secours.


[…] c’était la sortie des spectacles. Que venaient donc faire ici ces invertis de balayeurs avec leurs sales revendications ? Des passants repus et bien au chaud dans leurs pardessus furent saisi de dégoût devant cette horreur. Ils perdirent leur optimisme au moins pour quelques jours.



Albert Cossery, 
Le coiffeur a tué sa femme
(Les hommes oubliés de Dieu, Le Caire, 1927)



13.8.10

Renversement de perspective

Deux frères très attachés l'un à l'autre avaient une curieuse manie. Ils indiquaient d'une pierre les événements de la jourrnée, une pierre blanche pour les moments heureux, une pierre noire pour les instants de malheur et les déplaisirs.

Or, le soir venu, lorqu'ils comparaient le contenu de leur jarre, l'un ne trouvait que pierres blanches, l'autre que pierres noires. Intrigués par une telle constance dans la façon de vivre aussi différemment le même sort, ils furent de commun accord prendre conseil auprès d'un homme renommé pour la sagesse de ses paroles.

«Vous ne vous parlez pas assez, dit le sage. Que chacun motive les raisons de son choix, qu'il en recherche les causes.» Ainsi firent-ils dès lors. Comme ils constatèrent vite, le premier restait fidèle aux pierres blanches et le second aux pierres noires, mais, dans l'une et l'autre jarre, le nombre de pierres avait diminué. Au lieu d'une trentaine, on n'en comptait plus guère que sept ou huit.

Peu de temps s'était écoulé lorsque le sage vit revenir les deux frères. Leurs traits portaient la marque d'une grande tristesse.

«Il n'y a pas si longtemps, dit l'un, ma jarre s'emplissait de cailloux couleur de nuit, le désespoir m'habitait en permanence, j'en étais réduit, je l'avoue, à vivre par inertie. Maintenant, j'y dépose rarement plus de huit pierres, mais ce que représentent ces huit signes de misère m'est à ce point intolérable que je ne puis vivre désormais dans pareil état.»

Et l'autre : «Pour moi, j'amoncelais chaque jour des pierres blanches. Aujourd'hui, j'en compte seulement sept ou huit, mais celles-là me fascinent tant qu'il ne m'arrive d'évoquer ces heureux instants sans désirer aussitôt les revivre plus intensément, et pour tout dire, éternellement. Ce désir me tourmente.»

Le sage souriait en les écoutant. «Allons, tout va bien, les choses prennent tournure. Persévérez. Encore un mot. A l'occasion, posez-vous la question : pourquoi le jeu de la jarre et des pierres nous passionne-t-il de la sorte ?»

Quand les deux frères rencontrèrent à nouveau le sage, ce fut pour déclarer : «Nous nous sommes posé la question ; pas de réponse. Alors nous l'avons posé à tout le village. Vois l'animation qui y règne. Le soir, accroupis devant leur maison, des familles entières discutent de pierres blanches et de pierres noires. Seuls les chefs et les notables se tiennent à l'écart. Noire ou blanche, une pierre est une pierre et toutes se valent, disent-ils en se moquant.»

Le vieillard ne dissimulait pas son contentement.

«L'affaire suit son cours comme prévu. Ne vous inquiétez pas. Bientôt la question ne se posera plus ; elle est devenue sans importance, et peut-être un jour douterez-vous de l'avoir posée.»

Peu après, les prévisions du vieillard furent confirmées de la manière suivante : une grande joie s'était emparée des gens du village ; à l'aube d'une nuit agitée, le soleil éclaira, fichées sur les pieux acérés d'une palissade, les têtes fraîchement coupées des notables et des chefs."


(Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations)

18.6.10

Le Fils de la Tente




"Mais, piéton ou cavalier, le “Fils de la Tente” a peu changé, car le désert a gardé autour de lui sa majestueuse grandeur. Ainsi, le Bédouin a toujours pratiqué la sobriété, la fortitude, la patience et le renoncement; sa vie très simple l’aide a rester physiquement et moralement sain: ni maladie, ni inquiétude, ni hésitation. L’aspect des terrains et du ciel lui apparait presque le même, qu’il soit au voisinage de l’Euphrate ou près du “Fleuve d’or” de Damas. Les tribus se fractionnent pour la moindre divergence d’intérêts, pour le moindre conflit d’opinion; les frères se séparent courtoisement pour aller habiter à des centaines de kilomètres les uns des autres. La liberté que donne l’existence nomade assure au Bédouin l’indépendance héréditaire, il descend d’aïeux qui furent libres comme lui; sans jactance, simplement, il regarde avec fierté l’étranger, fils de vaincus. Anarchiste de par son ambiance, il n’a point de chef – les cheiks ne sont pas autre chose que des arbitres – , il se laisse dominer, non pas par des lois, mais par la conception qu’il a de la justice: il reconnait scrupuleusement les conventions et respecte les jugements de l’opinion publique. Il sait que le sang demande le sang, et si quelqu’un des siens a été lésé, il n’aura désormais plus d’autre souci que celui de la vengeance"


(Elisée Reclus, L'Homme et la Terre)